Vingt-deux ans de plateau
Marguerite Leblanc avait passé vingt-deux ans à s'assurer que les autres ne se plantent pas. C'était ça, son travail : régisseuse de plateau pour Saveurs du Soir, l'émission culinaire du vendredi soir diffusée en clair sur une chaîne nationale. Elle gérait les présentateurs, les chefs invités, les timing des directs et les humeurs des techniciens. Elle connaissait le studio comme elle connaissait son propre appartement — mieux, en réalité, puisqu'elle y passait plus de temps.
Ce vendredi-là était un soir comme les autres, ce qui est toujours un peu dangereux. Trop ordinaire pour être sur ses gardes. Le tournage de la première partie s'était bien passé, la cheffe invitée avait parfaitement respecté le minutage, et le présentateur — qui s'appelait Étienne Marchal et avait pour habitude de prendre trente secondes de trop pour chaque transition — était ce soir-là d'une précision presque suspecte. Marguerite avait accordé à ce fait un sourire intérieur.
La pause publicitaire avait commencé à 20h47, comme prévu. Marguerite était sortie dans le couloir derrière la régie, là où les câbles couraient le long des murs et où personne ne venait jamais. Elle avait sorti son téléphone. Il était temps d'appeler sa sœur Isabelle.
« Isabelle, t'es là ? J'ai cinq minutes. Il faut qu'on parle de quelque chose. »
Sa sœur avait décroché à la deuxième sonnerie. Isabelle vivait à Bordeaux et travaillait dans une agence immobilière. Elles s'appelaient le vendredi soir depuis quinze ans, toujours pendant les pauses de l'émission. C'était leur rituel.
Ce que Marguerite ne savait pas, c'est que le micro-cravate qu'elle avait oublié d'enlever après le deuxième segment n'avait pas été coupé. Techniquement, c'était la faute de personne — ou plutôt, c'était la faute d'une chaîne de petites inattentions qui avaient toutes convergé vers ce moment précis. L'assistant son avait supposé qu'elle l'avait retiré. Elle avait supposé qu'il l'avait désactivé. Et le micro, lui, continuait à capter.
Partie 2La conversation
— Isabelle, j'ai regardé mes relevés de retraite ce matin, dit Marguerite d'une voix qu'elle croyait inaudible. C'est… c'est moins que ce que je pensais. Beaucoup moins.
— Combien moins ?
— Je veux pas dire un chiffre à voix haute. Ça me ferait trop peur.
Il y eut un silence. Marguerite appuya le dos contre le mur du couloir et regarda le plafond. Dans la régie, l'écran de contrôle diffusait une publicité pour un yaourt allégé. Elle avait trente secondes de marge.
— Tu sais, reprit-elle, j'ai toujours travaillé. Toujours. Depuis que j'ai vingt-deux ans. Et là je réalise que j'aurais dû m'en préoccuper avant. Beaucoup avant. C'est ça qui me fait peur. Pas le chiffre en lui-même. C'est l'idée que j'avais — que si tu travaillais bien, que si tu faisais bien ton job, ça s'arrangerait tout seul. Et ça s'arrange pas tout seul.
— Tu parles à quelqu'un de ça ? Un conseiller, quelque chose ?
— Non. À personne. À toi là. C'est la première fois que je le dis à voix haute.
Dans la régie, le technicien son avait froncé les sourcils en regardant le niveau sonore. Les niveaux remontaient depuis le couloir. Mais la publicité couvrait tout — ou du moins, c'est ce qu'il pensait.
Ce qu'il n'avait pas vérifié, c'est que le flux retour de la régie — le signal envoyé vers les téléviseurs pour permettre au présentateur de s'entendre — n'était pas, lui, en mode pause. Il continuait à envoyer.
420 000 foyers venaient d'entendre, en direct, une femme qu'ils ne connaissaient pas parler de ses peurs pour sa retraite. Ils ne savaient pas qui elle était. Mais ils savaient exactement ce qu'elle ressentait.
Partie 3Le retour de la publicité
Marguerite avait raccroché quand le signal sonore dans son oreillette lui avait indiqué que la pause touchait à sa fin. Elle avait regagné la régie, vérifié les positions des caméras, hoché la tête vers Étienne Marchal — qui lui avait rendu son signe habituel, deux doigts levés — et tout s'était enchaîné normalement.
L'émission s'était terminée à 21h32. Marguerite avait échangé quelques mots avec l'équipe, récupéré son manteau, dit bonne nuit à l'assistant d'Étienne. Rien d'inhabituel. Elle était sortie du bâtiment dans l'air frais du vendredi soir et avait allumé son téléphone.
Il y avait 47 notifications.
Elle avait d'abord cru à une erreur. Puis elle avait vu que les messages provenaient de contacts qu'elle n'avait pas vus depuis des années — une ancienne collègue de sa première chaîne, un cousin éloigné, quelqu'un dont elle avait complètement oublié le nom. Et ils disaient tous à peu près la même chose.
Elle avait ouvert le premier message. Il venait de sa voisine du troisième : « Marguerite, t'as vu Twitter ? T'es sur tout. »
Elle avait ouvert l'application. Le mot-clé qui revenait le plus souvent ce soir-là sur les tendances françaises, à 21h38, était :
#LaRégistedeSaveursduSoir
Elle avait cliqué. Et le premier commentaire, le plus liké de la soirée avec 14 000 mentions « j'aime » en moins d'une heure, commençait par quatre mots.
Marguerite avait lu les quatre premiers mots. Et elle avait