Partie 1

L'inscription au club

Bernard Castellan avait cinquante-quatre ans, était pharmacien depuis vingt-huit ans dans le XVe arrondissement, et lisait — mais lisait vraiment — depuis son adolescence. Des romans, des essais, de la philosophie, de la biographie. Il remplissait trois à quatre livres par mois. Il n'en parlait jamais à personne.

Sa femme Isabelle avait suggéré le club de lecture en septembre. « Pour rencontrer des gens. Tu travailles trop. Et tu lis seul dans ton coin depuis trente ans. » Bernard avait estimé que l'argument était recevable. Il s'était inscrit à un club qui se réunissait un vendredi soir par mois dans un appartement du XVIe, chez une femme qui s'appelait Chantal et qui organisait ces soirées depuis douze ans.

Le premier livre au programme était L'Étranger d'Albert Camus. Bernard l'avait lu à vingt ans, puis à trente-cinq, puis de nouveau le week-end précédant la réunion. Il avait noté ses observations dans un carnet. Il se sentait bien préparé.

Ce qu'il n'avait pas anticipé, c'était que les autres participants auraient eux aussi des opinions.
Partie 2

Les autres participants

Ils étaient sept autour de la table basse de Chantal, avec du vin rouge, des olives et des copies du livre annotées à des degrés divers. Il y avait Frédéric, un ancien prof de lettres qui disait « le texte » en italiques audibles. Il y avait Sophie, une avocate qui trouvait Meursault « évidemment sociopathe mais pas inintéressant ». Il y avait Michel, un retraité de la SNCF qui lisait le roman pour la première fois et se demandait si Meursault était juste « un peu déprimé ».

La discussion avait commencé calmement. Chantal avait demandé quelle scène les avait marqués. Frédéric avait parlé de l'incipit. Sophie avait parlé du procès. Michel avait dit qu'il trouvait dommage que le personnage n'allait pas voir un médecin.

Puis Chantal avait demandé si quelqu'un voulait dire quelque chose sur le symbolisme du soleil dans le meurtre.

Bernard avait levé la main et dit que, selon lui, le symbolisme du soleil était une lecture surajoutée, que Camus lui-même avait mis en garde contre ce type d'interprétation, et que la force du roman tenait précisément à son refus du symbolisme facile.

Frédéric avait posé son verre.

Partie 3

L'incident

La discussion avait duré deux heures et quinze minutes. Bernard n'avait pas prévu de parler autant. Mais une fois qu'il avait commencé — la relation de Camus à Sartre, l'absurde comme refus de la métaphysique consolatrice, la distinction entre L'Étranger et La Chute — il avait eu du mal à s'arrêter.

Frédéric avait été d'abord sceptique, puis intéressé, puis franchement engagé. Sophie avait changé de position sur Meursault au moins deux fois. Michel avait souri en regardant les échanges avec la sérénité de quelqu'un qui regarderait un match de tennis depuis les gradins.

À vingt-deux heures trente, Chantal avait dit qu'il était temps de conclure. Elle avait regardé Bernard avec une expression que Bernard n'arrivait pas tout à fait à décoder.

— Bernard, avait-elle dit. Pour notre prochaine réunion, nous avions prévu de lire La Nausée de Sartre. Est-ce que vous seriez prêt à