La décision raisonnable
Sylvie Dumont avait cinquante-cinq ans, travaillait depuis trente ans à la bibliothèque municipale du XIe arrondissement, et avait une chambre d'amis qui servait principalement à entreposer des cartons et un vélo elliptique qu'elle n'avait pas utilisé depuis 2019. Son fils Thomas était parti s'installer à Bordeaux, son ex-mari avait refait sa vie, et les charges de l'appartement avaient augmenté de dix-huit pour cent en un an.
L'idée Airbnb lui était venue un dimanche matin en lisant un article sur les retraites complémentaires. C'était, avait-elle calculé sur le coin d'une enveloppe, une façon de gagner entre quatre et six cents euros par mois sans changer grand-chose à sa vie. Elle avait mis une heure à s'inscrire, deux heures à photographier la chambre, et cinq minutes à se décider sur le prix.
Sa première réservation était arrivée deux jours plus tard. Une femme prénommée Ashley, de Denver, Colorado. Trente-deux ans, voyageur « Superstar » selon l'application, 47 avis laissés, tous positifs. Sylvie avait pensé : ça ne peut que bien se passer.
Elle avait tort, mais pas de la façon qu'elle imaginait.Partie 2
Ashley et ses questions
Ashley était arrivée à quatorze heures avec un sac à dos de randonnée et un enthousiasme qui semblait physiquement impossible à contenir dans un corps humain. Elle avait souri, serré la main de Sylvie à deux reprises, regardé l'appartement avec des yeux ronds, et dit : « It's so Parisian ! » avec la sincérité absolue de quelqu'un qui voit Paris pour la première fois.
Puis les questions avaient commencé.
— Le métro le plus proche ? Sylvie lui avait expliqué. — Il y a un code pour rentrer le soir ? Oui. — Le boulanger ouvre à quelle heure ? Sept heures et demie. — Et le dimanche ? Sylvie n'était plus sûre. — Il y a des marchés dans le quartier ? Oui, le jeudi et le samedi. — Et pour les ruisseaux de crème brûlée — les bonnes, les vraies, pas les touristiques ?
Sylvie avait ouvert son téléphone. Elle avait une réponse pour presque tout.
À dix-neuf heures, Ashley était repartie en visite. À vingt-deux heures, elle était revenue avec une bouteille de vin et une question qui n'était pas dans le FAQ de l'application.
— Sylvie, vous avez dit que vous travaillez dans une bibliothèque. Est-ce que vous aimez ça ? Vraiment ?
Sylvie avait mis un moment à répondre. Personne ne lui avait posé cette question depuis longtemps.
Partie 3La conversation qui n'était pas prévue
Elles avaient bu le vin dans la cuisine. Ashley avait dit qu'elle faisait un tour du monde de six mois, qu'elle avait quitté son emploi dans le marketing digital, qu'elle ne savait pas encore ce qu'elle allait faire ensuite. Sylvie lui avait dit qu'elle avait passé trente ans à la même bibliothèque, que c'était un bon travail, un travail utile, et qu'elle avait parfois rêvé d'écrire elle-même.
— Des quoi ? avait demandé Ashley.
— Des histoires. Des petits récits. Des trucs qui m'arrivent, ou qui auraient pu m'arriver. Rien de sérieux.
Ashley avait regardé la cuisine de Sylvie — les livres rangés en colonnes sur l'étagère au-dessus du radiateur, la liste de vocabulaire en espagnol collée sur la porte du réfrigérateur, le carnet de notes posé sur le bord de la fenêtre.
Elle avait dit quelque chose que Sylvie avait entendu distinctement, mais qu'elle n'arrivait pas à tout à fait à croire.
— Sylvie, ce carnet — il est ouvert à la bonne page. J'ai vu ce que vous avez écrit. C'est
