La retraite bien méritée
Gilles Mercier avait pris sa retraite en mai, à cinquante-sept ans, après trente ans passés à diriger la division commerciale d'un groupe d'assurances basé à Clermont-Ferrand. Il avait toujours dit qu'il profiterait de sa retraite. Il avait dit ça à ses collègues, à sa femme Claire, à ses enfants adultes qui levaient les yeux au ciel. Il était sincère. Il ne s'était pas rendu compte que « profiter de sa retraite » impliquait d'abord de comprendre ce que ça voulait dire.
En juin, il avait repeint la cuisine. En juillet, il avait changé les joints de la salle de bains. En août, Claire lui avait dit, très calmement, que si elle le trouvait encore en train de réorganiser ses étagères à épices, elle irait s'installer chez sa sœur à Nîmes.
C'est ainsi que Gilles et Claire s'étaient retrouvés dans le village de Sainte-Croix-de-Cère, en Aveyron, où ils avaient loué une maison de pierre pour deux semaines. Le village comptait trois cents habitants, une boulangerie, un café-tabac, et une place avec des platanes sous lesquels, chaque après-midi à seize heures précises, une dizaine d'hommes jouaient à la pétanque.
Gilles avait regardé depuis sa fenêtre pendant trois jours. Le quatrième jour, il était descendu.
— Bonjour, avait-il dit. Je peux regarder ?
L'un des joueurs — un homme d'environ soixante-dix ans, casquette bleue, moustache blanche, qui s'appelait René et que Gilles ne connaissait pas encore — avait levé les yeux vers lui et dit :
— Vous pouvez jouer, si vous voulez.
Partie 2Ce que Gilles ne savait pas
Ce que Gilles ne savait pas sur la pétanque pourrait remplir un volume. Il savait que le but était d'approcher sa boule du cochonnet. Il savait qu'il ne fallait pas croiser les bras pendant le lancer. Il avait regardé deux tutoriels sur YouTube le matin même. Il se sentait préparé.
René lui avait tendu trois boules. Elles étaient plus lourdes qu'il ne l'imaginait. Il avait regardé comment les autres tenaient les leurs — la paume vers le bas, les doigts légèrement courbés — et avait reproduit le geste. Ça avait l'air naturel.
Son premier lancer avait atterri à un mètre derrière le cochonnet, puis avait roulé sur une dizaine de mètres avant de s'immobiliser contre le pied d'un banc. Il y avait eu un silence poli.
— Pas mal pour une première, avait dit René, avec une expression qui signifiait exactement le contraire.
Son deuxième lancer avait rebondi sur une racine et avait fini dans un pot de géraniums appartenant à la mairie. Une femme depuis sa fenêtre avait dit quelque chose que Gilles n'avait pas entendu mais dont le ton était sans équivoque.
Son troisième lancer avait été, objectivement, le meilleur des trois : la boule avait atterri à environ soixante centimètres du cochonnet. Gilles avait ressenti une bouffée de fierté.
— C'est votre boule ou la mienne ? avait demandé René en se penchant pour regarder. Parce que si c'est la vôtre, vous venez de marquer deux points pour mon équipe.
C'était la sienne. La direction était dans le mauvais sens.
Partie 3Le tournant
Le lendemain, Gilles était revenu. Et le surlendemain. Et tous les jours suivants. Il ne savait pas très bien pourquoi. Sa femme avait ri quand il lui avait raconté le désastre du premier jour. Il avait ri aussi. Mais il y avait quelque chose, là, sur cette place en terre battue sous les platanes, qui le faisait revenir.
René lui avait montré comment tenir la boule — pas seulement dans les grandes lignes, mais précisément : où placer l'index, comment plier le genou, comment lire la surface irrégulière du terrain. Gilles avait l'habitude d'apprendre vite. Les techniques commerciales, les outils CRM, les méthodes de management — il avait toujours maîtrisé ça rapidement. La pétanque résistait d'une façon qui l'intriguait.
— C'est pas de la force, avait dit René le troisième jour. C'est de la précision. Ça s'apprend pas en regardant des vidéos. Ça s'apprend dans les mains.
Le sixième jour, ils avaient joué une vraie partie. L'équipe de Gilles et René contre Marcel et son fils Stéphane. La partie était serrée. À l'avant-dernier tour, Gilles tenait une boule dans sa main droite, il avait un seul point à marquer pour gagner, et René lui avait dit à voix basse :
— Là, vous voyez la petite dépression, à droite du cochonnet ? Vous visez ça. Pas le cochonnet. La dépression.
Gilles avait regardé le terrain. Il avait vu ce que René voulait dire. Il avait ajusté sa position. Il avait lancé.
La boule avait décrit un arc parfait, avait rebondi exactement là où René avait indiqué, avait dévié à droite, et